Gabian : Goéland Leucophé en provençal.

Ce blog est animé par Marie Bellando-Mitjans : conceptrice, créatrice, communicante, designer graphique, membre de ONE, slaviste, balkanophile, nerd... persuadée que la communication et la connaissance des cultures du monde conduisent tout naturellement à la paix et au développement.

vendredi 11 septembre 2015

Times new roman

Le Times New Roman, ce caractère omniprésent et omnipotent. Celui de l’ordre, de l’injonction administrative et procédurière. « Ce document devra être rédigé en Times New Roman corps 12 interlignes simples. »
Avez-vous déjà entendu parler autrement de cette fonte ? Avez-vous déjà ressenti au fond de vous un désir puissant et spontané d’utiliser le Times New Roman ? Vous êtes-vous levez un matin en vous disant « tiens je vais composer un texte en Times New Roman juste pour regarder l’équilibre de la page »* ? Non, probablement pas.
Personnellement, si je peux me permettre une incursion subjective, le Times New Roman me sort des yeux, si vous me passez l’expression. On en voit tellement qu’on ne le voit plus. Et surtout, on le préfère, par flemme et conformisme, à tout un tas de caractères qui seraient parfois mieux adaptés, ou tout autant, mais en faisant montre d’une certaine personnalité.
Car voilà ce qu’est devenu le Times New Roman, une police sans personnalité. C’est une chemise blanche, de celle qu’on sort pour les entretiens d’embauche, mais sans y mettre tout son cœur. Mais attention, rendons à la Couronne britannique ce qui est à la Couronne britannique, c’est une chemise blanche cousue main par le meilleur tailleur londonien.

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Nom : Times New Roman

Date de naissance : 1931

Lieu de naissance : Londres, Royaume-Uni

Créateur : Victor Lardent sous la direction de Stanley Morison**.

Fonderie : Monotype



Comme son nom l’indique, le Times New Roman a été réalisé pour... Le Times ! (Bravo à toi au premier rang qui a répondu spontanément et correctement.) Cette fonte est donc, effectivement, une valeur plus que sûre de lisibilité.
Il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Les journaux étaient alors imprimés en très grand nombre, très rapidement et sur du papier qui n’était pas toujours de grande qualité. Ces contraintes techniques impliquaient certains défauts d’impression : l’encre avait tendance à baver et boucher les lettres, rendant les textes moins lisibles.
Pour remédier à cela, Stanley Morison propose tout d’abord d’avoir recours au Plantin. (Nous parlerons plus tard de cette fonte que j’aime bien, et du très beau musée belge qui est consacré à son inventeur et son imprimerie). Le Plantin, créé au XVIIe siècle, avait été regravé chez Monotype vers 1913 et faisait office d’étalon or de la lisibilité.


Partant de ce design, mais souhaitant le rendre plus jeune et dynamique, Stanley Morison fait appel à Victor Lardent, du département publicitaire du Times, pour dessiner le Times New Roman. Je rappelle, pour ce qui n’aurait jamais vu ni Ma sorcière bien aimée, ni Madmen, qu’à l’époque les publicités étaient dessinées et peintes à la main, lettrages compris (la plupart du temps).
Victor Lardent compose alors des lettres qui paraissent moins archaïques. Pour cela, il réduit les empattements, les effiles, pour donner un mouvement aux lettres et accentuer la facilité de lecture. Ainsi, l’œil est naturellement guidé le long des lignes et d’une lettre à l’autre. Contrairement à Plantin, qui vivait encore dans une époque de manuscrit à la plume et était fortement contraint par la technique, Lardent peut se permettre de créer des formes beaucoup plus fines, plus contrastées dans leurs courbes. Observez par exemple le « m » des deux fontes.


À gauche, le Plantin et à droite le Times New Roman. Les empâtements (en bas de lettre) du Plantin sont plus épais, plus lourds, ils ferment la lettre complètement, tandis que ceux du Times New Roman tendent plutôt à créer une ligne subliminale qui soutient le regard du lecteur. De même, les attaches des « ponts » sont plus fines et plus élancées dans le Times New Roman, ce qui allège l’encrage des pages. On peut également constater que le Times New Roman est plus étroit que le Plantin. Les nécessités économiques de la presse poussent en effet à caser plus de lettres par ligne donc par page.

De nombreuses variantes de la Times New Roman ont été créées par la suite. Le Times a notamment commandé le Times Europa en 1972, pour disposer d’un caractère plus large pour les titres à mettre en valeur.



*Oui, il y a des gens à qui ça arrive, moi par exemple. Ce matin je me suis dit « tiens ça fait longtemps que je n’ai pas vu écris un mot en Antique Olive. »
** Nous devrions dire « Sir Stanley Morison », car la Reine a souhaité le faire chevalier, mais il a refusé. Pour découvrir la vie fascinante de ce grand nom du design typographique britannique, rendez-vous ici (en anglais).

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Je vous invite à :
consulter l’article Wikipédia (en anglais)
visionner ce film documentaire réalisé par le Times en 2014

Rendez-vous prochainement pour une nouvelle typo !


That's all folks!
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