Gabian : Goéland Leucophé en provençal.

Ce blog est animé par Marie Bellando-Mitjans : conceptrice, créatrice, communicante, designer graphique, membre de ONE, slaviste, balkanophile, nerd... persuadée que la communication et la connaissance des cultures du monde conduisent tout naturellement à la paix et au développement.

dimanche 30 octobre 2011

autour du Noir de Michel Pastoureau 01-02



"(...) de nombreuses entités dont la liste varie selon les sources mais qui toutes sont symboliquement associées de près ou de loin à la couleur noire : le sommeil, les rêves, l'angoisse, le secret, la discorde, la détresse, la vieillesse, le malheur et la mort."
Michel Pastoureau, Noir

jeudi 27 octobre 2011

Bunker




Un éclair
de lumière,
sans fin,
aussi long que ce sous-terrain...
Les néons qui clignotent,
mes dents qui s’entrechoquent,
les néons qui s’allument,
mon esprit qui s’embrume...
Qu’est-ce que je suis en train de faire ?
À six pieds sous terre, si proche de l’enfer
dans ce cercueil de béton armé.
Quelle idée ai-je eu de m’enrôler ?
Ces halos de lumière qui défilent,
macabres répliques de l’astre qui brille,
tâches jaunâtres éclairant
des murs couleur néant...
Enfin voilà ma cellule,
je tombe et je recule ;
d’un corridor à l’autre,
me voilà l’ennemi des autres.
Et pourtant
tout se ressemble tant,
mêmes casques, mêmes treillis,
même uranium enrichi.
Dans ce monde de caves
où de la haine on est esclave,
entre prisonnier et frère d’armes aucune différence,
on les regarde tous avec méfiance.
Pourquoi suis-je venu dans cet enfer ?
Pourquoi mon destin c’est la guerre
alors que dehors le ciel est bleu ?
Pourquoi les hommes se tuent-il entre eux ?
Je ne comprends plus.
Depuis le temps que je n’y voyais plus,
je rouvre les yeux,
est-ce encore temps pour voir Dieu ?

extrait de Etc.

mercredi 26 octobre 2011

L'oeil Technicolore #4

La fin somptueuse parle de mémoires qui chantent à tue-tête et sourie vivement ;
la pie perdue dans l’ombre de son passé calcule les aléas de la vie.


Comment l’on peut exister

- Aujourd’hui, j’ai senti ce que pouvait être le libre arbitre, je me suis retrouvée face à ma vie qui se présentait comme une sorte de grizzly qu’il me fallait apprivoiser.
- C’est très beau ce que vous dites, il est très intéressant de noter que vous « apprivoisiez » la vie et non la domptiez. Il est important de savoir que l’on ne maîtrise pas tout dans sa vie, qu’elle est quelque peu autonome, que parfois elle vous envoie des signes.
- C’est un peu comme cette pensée surréaliste qu’avait eu une amie : « La vie n’est pas rectiligne, parallèle au ciel. Il serait faux de dire qu’elle est parsemée d’embûche... plutôt de G.O. prenant la forme que notre esprit a besoin de leur attribuer... Est-il possible de limiter les besoin de notre esprit ? »
- Tout à fait...
- Cependant, il me semble que nous limitons tous les besoins de notre esprit...
- Cela vient certainement du fait que votre société crie: « taisez-vous, assumez vos malaises, produisez, consommez ! » il est possible que jamais personne ne s’aperçoivent que le malaise qu’il ressent en est un et qu’il n’est pas naturel de vivre avec.
- C’est vrai, on dirait que la conscience a été remplacée par une série interminable d’idées préconçues... Tout le monde a fini par oublier que le bon et le mauvais sont des notions extrêmement subjectives, qui dépendent de l’individu, de sa culture, de son éducation, de son passé. Les souvenirs forment les personnalités c’est eux qui permettent d’exister, de penser.
- Et de créer, d’entretenir la mémoire, qui n’est pas, comme on le pense une chose globale et universelle mais un parti pris unique et diffèrent selon chacun.
- C’est l’appropriation d’un fait par l’acteur ou le témoin, il est donc fort possible qu’aucune opinion ou vérité ne soit universellement juste.
- Vous n’avez presque plus besoin de moi, cela tombe bien, j’ai un peu sommeil. À bientôt.
- Bonne nuit.

extrait de L'oeil Technicolore, conversation avec son double fantomatique.

mardi 25 octobre 2011

les liens du Mardi

Bonjour !

aujourd'hui j'ai le plaisir d'inaugurer une nouvelle catégorie : les liens du Mardi. Il s'agit d'une petite liste de coups de ❤ et de découvertes.


le 18 octobre, vu sur Clients from Hell

CLIENT: « je veux que cette campagne change complètement de direction, face un grand virage dans un autre sens. Je sais qu'un tour de 360 degrés vous fait revenir au point de départ, donc j'imagine que je veux un changement à 359 degrés. »
MOI: « donc vous voulez que nous accordions beaucoup d'efforts pour le moins de changement possible... »
CLIENT: « Quoi ? Non 359 degrés ! Grande modification ! »


le 24 octobre, vu sur SwissMiss

la montre post-it.



le 25 octobre, vu sur la cuisine du graphiste

Lim Heng Swee, illustrateur malaisien vivant à Kuala Lumpur.



that's all folks!

lundi 24 octobre 2011

L'oeil Technicolore #3

Les nuages fastidieux sont atterrés par un détour charpenté
d’une morale dépassée et qui m’enveloppe doucettement en faisant fi
des opinions.
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Comment j’ai retrouvé l’ouïe

Je me suis aperçue que l’Homme lorsqu’il ignore quelque chose met un point d’honneur à s’en moquer. Finalement, je pense que la société contre laquelle je me battais à fini par me happer, je suis moi aussi devenue un monstre aveugle et égoïste... Personne ne se rend donc compte de ce qu’il est devenu ?
Il faut que j’arrêté de penser, c’est trop déprimant. Et j’ai de plus en plus de mal à garder mon calme face aux injustice et à l’imbécillité humaine, je vais finir par devenir irascible...
- Vous devenez irascible parce que vous redevenez intolérante.
- Intolérante, moi ? Mais je suis pour...
- Intolérante parce que vous avez tiré votre conscience du sommeil dans lequel vous l’aviez plongé... Alors vous êtes intolérante à l’indifférence, à l’idiotie, que sais-je encore ?
- Il faut que j’arrête de vous parler.
- Si vous voulez, mais une fois la conscience réveillée à part les antidépresseurs je ne vois pas ce qui peut la faire taire...
- Alors c’est pour ça que tant de gens consultent un psy, parce qu’ils ont eu le malheur de se regarder de l’intérieur ?
- Oui, vous commencez à réfléchir, c’est bien.
- Merci, mais je raisonne plus que je ne réfléchis...
- Non, on ne raisonne que lorsqu’on met bout à bout des idées et des principes conçus par d’autres, comme un rai-son-ne-ment mathématique. Tandis que le verbe réfléchir est employé pour la Lumière, une chose belle, mystique, la seule chose qui est à la fois immanente et transcendante !
- Comme vous voudrez... Mais alors quoi ?
- Il vous faut apprendre à aimer, à accueillir toutes les choses de la vie avec amour...
- Vous parlez d’un objectif !
- Ne soyez pas pessimiste... Rome ne s’est pas construite en un jour...
- L’antiquité... ça me fait penser à quelque chose...
- Quoi donc ?
- En Grèce antique, un idéal de beauté était fixé explicitement, ainsi qu’un idéal de... laideur. Alors qu’à notre époque ce n’est déjà pas un idéal mais un standard, une norme qui est fixée et seulement pour la « beauté ».
- Qu’est-ce qu’une norme pour vous ?
- ... Un curieux assemblage de mille et un rien, tous plus futiles et arbitraires les uns que les autres... C’est quelque chose auquel on doit se conformer, et non plus vers lequel on doit tendre... De plus la « laideur » n’est plus explicitée,
ce qui donne à l’échelle de beauté de notre société une forme de demi droite, il n’y à qu’une seule borne, qu’un seul repère, qu’une seule voie...
- Mais, la beauté existe-t-elle toujours ?
- Oui... enfin, non... La mode s’est substituer à la beauté...
- Pourtant d’après moi, à votre époque elles sont antagonistes... Qui plus est,
la beauté est quelques chose de subjectif, l’incarner en un seul standard, c’est la détruire.
- Vous avez raison, j’ajoueterai quand même que pour trouver de la beauté en une chose, il faut y être disposé, il faut être heureux... Ce qui arrive de moins en moins dans notre monde...
- Ceci découle du fait qu’il y a aussi de moins en moins de beauté à saisir, que l’idéal et le but ultime de toute votre culture moderne est l’argent, le pouvoir et non plus la nature, l’éphèmère, la grâce...
- Malheureusement... Vous voulez un café ?
- Volontié !
- Mais vous êtes un fant...
Avant que je puisse finir ma phrase il avait transformé mon café en une espèce de fumée lumineuse qu’il avala aussi sec.
- Il était très bon, je vous remercie.

extrait de L'oeil Technicolore, conversation avec son double fantomatique.

vendredi 21 octobre 2011

L'oeil Technicolore #2

Les lourdes écritures inondent doucement et courent vaniteusement
vers les ombres passantes.
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Comment j’appris que j’étais sourde

J’ouvre ma boîte aux lettres, je suis encore secouée par le rêve de cette nuit, est-ce un rêve d’ailleurs ? Une marrée de prospectus polychromes me tombe sur les pieds, ces jours là on est heureux de ne pas recevoir de catalogues, ça fait nettement plus mal! Aujourd’hui, j’ai le temps, alors je les ramasse un à un pour les lire. Après avoir déchiré une quinzaine de bons de réduction pour produits miracles, je suis prête à jeter l’éponge lorsque j’aperçois un prospectus d’animal sans frontière. « La mort de Liberté ». Liberté est un cochon, drôle de nom me direz-vous, mais c’est encore pire que ce que vous croyez. Ce cochon était l’animal de compagnie d’une jeune Afghane, les soldats après l’avoir violée et tuée mangèrent son cochon, Liberté. L’article finissait ainsi : « Voilà comment des soldats ont tué Liberté » Vous parlez d’une ironie ! L’auteur de cet article, loin de s’inquiéter des souffrances des autres petites filles subissant, ou risquant de subir, le même sort, vous demande des fonds pour sauver la race porcine d’une guerre aussi cruelle.
- Cela vous choque-t-il ?
- Vous apparaissez le jour maintenant ?
- J’apparaîs quand vous êtes disposée à me voir. Alors cela vous dérange que cet homme s’intéresse plus au devenir des cochons que de l’Humanité ?
- Non pas vraiment, ce qui me choque c’est qu’il ne s’attarde pas sur le sort de la petite fille et qu’il ne propose pas de les aider tout les deux, hommes et cochons.
- Pourtant, c’est ce que vous faites tous les jours, vous omettez beaucoup de choses pour pouvoir défendre votre vie. Comme l’a fait cet homme pour défendre la cause animale à laquelle il est attaché.
- Qu...Qu...Quoi ?
- Oui. Avez-vous trouvez cela effrayant hier lorsque vous avez entendu un élève de votre classe de première demander à son voisin ce qu’était la Shoa et celui-ci de répondre : « Mais, tu sais, le truc de l’Allemagne avec les Juifs. » ?
- Non, enfin si, mais pas sur le coup, juste... en y repensant.
- Qu’est-ce que je vous disais ?
Il disparaît encore, en faisant tinter le carillon de la porte d’entrée.
C’est vrai que je ne fus pas choquée sur le coup, je n’y avais pas fait attention... Ce n’était pas la première énormité... Lorsque nous avions étudié la Première Guerre ils m’avaient demandé comment les soldats pouvaient supporter la pluie s’ils n’avaient pas de parapluie... Là j’avais été effrayé, et puis je m’y suis habituée... comme aux ricanements.

extrait de L'oeil Technicolore, conversation avec son double fantomatique.

jeudi 20 octobre 2011

L'oeil Technicolore #1


La vie évaporée regarde amoureusement depuis la fin des temps,
attendant qu’il lui parle, ce beau ruisseau qui sait la vérité.
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Comment Tout Commence

Il est dans le jardin, comme chaque nuit, au début je ne le voyais pas, je croyais à un effet d’optique, et puis après quelques minutes je sais qu’il y a bien quelqu’un. Comment est-il arrivé là ? Personne ne le sait. Il est calme, assit en tailleur au milieu de la pelouse, face au noisetier, dos à moi. Je ne distingue que sa chemise blanche qui dépasse de son gilet et de son pantalon. Il est hors du temps. Mais que regarde-t-il ? Pourquoi ne pas m’approcher ? Parce que j’ai peur, c’est étrange cette présence et surtout, c’est dérangeant.
Après quelques mois à le voir apparaître à la tombée de la nuit et disparaître au lever de soleil, je commence à douter. Et voilà qu’arrive le moment où je n’y tiens plus, la curiosité est devenue plus forte que la peur, je m’approche Arrivée à deux mètres de lui je suis sûre qu’il est bien là, existant d’une manière ou d’une autre aussi bizarre que cela puisse paraître. Il n’a pas bougé, pourtant il aurait pu m’entendre, j’ai fait du bruit. Je le contourne pour lui faire face, il me regarde fixement et pourtant ses yeux sont clos. Son visage est mouvant, ce n’est d’ailleurs qu’une impression de visage, il pourrait être n’importe qui. Sans savoir pourquoi je me sens m’asseoir face à lui sans le lâcher du regard. Je voudrais lui parler, le questionner, mais je ne peux pas. Un grand calme m’envahit, je m’aperçois que je ne connaissais pas le calme...
- Bonsoir...
Il a parlé, c’est sûr, il a parlé ! Mais sans voix, sans timbre personnel ou plutôt avec un timbre qui m’est personnel, celui de mes pensées.
- Je savais que vous finiriez par venir...
- Comment ?
- Parce qu’on ne peut s’oublier complètement.
- Pardon ?
- Parce qu’on ne peut pas s’oublier complètement.
- Je ne comprends pas...
- Vous venez pour vous parler et vous avez besoin d’un intermédiaire
pour que votre conscient matérialiste l’accepte.
- Mais, ce n’est pas rationnel, vous n’existez pas, vous êtes une sorte de fantôme ou je ne sais quoi.
- Le rationnel rassure un moment, peut-être, mais pas longtemps.
Il disparaît comme la fumée d’un bâton d’encens.


extrait de L'oeil Technicolore, conversation avec son double fantomatique.

mardi 18 octobre 2011

L'Art français de la guerre #12



COMMENTAIRES VI
Je la voyais depuis toujours, mais jamais je n'aurais osé lui parler

"Pourquoi tu es triste ?
— Je pense à la mort. À tous les morts laissés derrière nous."
Il me regardait, il hocha la tête, bouche ouverte, et les vapeurs de son souffle l'environnaient.
"Tu ne peux pas vivre si tu ne penses pas à la mort."
Et il repartit en courant, jouer, hurler avec les autres sur des balançoires à ressort, courir en rond tous ensemble sur les tapis en caoutchouc qui rendent toutes les chutes anodines.
Merde. Il ne doit pas avoir plus de quatre ans et il vient me dire ça. Je ne suis pas sûr qu'il l'ait voulu, je ne suis pas sûr qu'il comprenne ce qu'il dit, mais il l'a dit, il l'a prononcé devant moi. L'enfant ne parle peut-être pas, mais il dit ; la parole passe à travers l'enfant sans qu'il s'en aperçoive. Par les vertus de la langue, nous nous comprenons. Entrelacés.

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.

lundi 17 octobre 2011

L'Art français de la guerre #11



COMMENTAIRES VI
Je la voyais depuis toujours, mais jamais je n'aurais osé lui parler

Voilà l'échec, voilà le malheur : être bloqué à ce moment-là du temps. Être effrayé de ce qui a été fait, avoir peur de ce qui se prépare, être agacé par ce qui s'agite, et rester là ; et penser que là est tout.

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.

samedi 15 octobre 2011

L'Art français de la guerre #10



COMMENTAIRES VI
Je la voyais depuis toujours, mais jamais je n'aurais osé lui parler

Je ne connais rien aux enfants. J'avais passé des mois à peindre avec un homme qui me relatait de telles choses que je devais rentrer à pied pour sécher. Il aurait fallu que je me lave après l'avoir entendu, j'aurais préféré ne rien entendre. Mais ne rien entendre ne fait pas disparaître : ce qui est là agit dans le silence, comme une gravitation.

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.

jeudi 13 octobre 2011

L'Art français de la guerre #9



COMMENTAIRES VI
Je la voyais depuis toujours, mais jamais je n'aurais osé lui parler

"Et ensuite ?
— Rien. Les choses allèrent d'elles-mêmes leur cours sinistre. Je survécus à tout ; ce fut le principal événement digne d'être rapporté. Quelque chose me protégeait. On mourrait autour de moi, je survivais. Le petit bouddha qui ne le quittait pas devait absorber toute la chance disponible autour de moi et me la communiquer ; ceux qui s'approchaient de moi mouraient, et pas moi.
Regarde, me dit-il. Je l'ai encore."

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.

mercredi 12 octobre 2011

L'Art français de la guerre #8



ROMAN IV
Les premières fois, et ce qui s'ensuivit

Nous avons connu le pire, alors nous cherchons un mode meilleur. Nous ne reviendrons pas en arrière.

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.

lundi 10 octobre 2011


pour vous prouver qu'il n'est pas impossible d'aimer le livre numérique ET le livre papier !

vendredi 7 octobre 2011

L'Art français de la guerre #7



COMMENTAIRES IV
Ici et là-bas

"Ils sont fascinants ces tableaux : leur laideur n'appartient à personne, ni à ceux qui les font, ni à ceux qui les regardent. Cela repose tout le monde. J'ai été bien trop présent toute ma vie, j'ai été trop là ; j'en suis fatigué.

mercredi 5 octobre 2011

L'Art français de la guerre #6



ROMAN III
L'arrivée à temps du convoi de zouaves portés

inhumains comme des volontés ; anguleux comme des raisonnements indiscutables.

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.

mardi 4 octobre 2011

L'Art français de la guerre #5



ROMAN III
L'arrivée à temps du convoi de zouaves portés

Salagnon épuisé se coucha dans l'herbe, au-dessus de lui flottaient de gros nuages bien dessinés. Ils se tenaient en l'air avec une majesté de montagne, avec le détachement de la neige posée sur un sommet. Comment autant d'eau peut donc rester dans l'air ? se demanda-t-il. Couché sur le dos, attentif au reflux qui parcourait ses membres, il n'avait pas de meilleure question à se poser. Il se rendait compte maintenant qu'il avait eu peur ; mais si peur que plus jamais il n'aurait peur. L'organe qui le lui permettait avait été brisé d'un coup, et emporté.

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.

lundi 3 octobre 2011

L'Art français de la guerre #4



COMMENTAIRES III
Une prescription d'antalgiques à la pharmacie de nuit

(…) Le récit racial n'est jamais loin du délire. Personne n'osait commenter, tous regardait ailleurs, moi je regardais d'en bas, silencieux comme toujours assis sur un tabouret à ma taille. Dans l'air confit du salon d'hiver il déroulait d'un ton gourmand son théâtre des races, et il nous fixait, tour à tour, voyant à travers nous, entre nous, l'affrontement sans fin de figures anciennes.
Je ne sais pas de quel peuple je descends. Mais peu importe, n'est-ce pas ?
Car il n'est pas de race. N'est-ce pas ?
Elles n'existent pas ces figures qui se battent.
Notre vie est bien plus paisible. N'est-ce pas ?
Nous sommes bien tous les mêmes. N'est-ce pas ?
Ne vivons-nous pas ensemble ?
N'est-ce pas ?
Répondez-moi.

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.

samedi 1 octobre 2011

L'Art français de la guerre #3



COMMENTAIRES III
Une prescription d'antalgiques à la pharmacie de nuit

" Mon grand-père parlait sous un couteau. Il s'asseyait sur son fauteuil de velours bleu, situé dans l'angle du salon. D'un côté de l'angle pendait au mur un couteau dans sa gaine. Il oscillait parfois aux courants d'air sans jamais faire de bruit. On l'avait décroché devant moi, et on en avait sorti la lame du fourreau de cuir usé. Sur la lame des incrustations rouges pouvaient être de la rouille ou du sang. On laissait le doute, on riait de moi. On évoqua un jour du sang de gazelle, et on rit d'avantage. Sur l'autre mur pendait un grand dessin encadré, qui montrait une ville que je n'ai jamais pu situer. Les maisons étaient courbes, les passants voilés, les rues encombrées d'auvents de toile : on confondait les formes. Ce dessin je m'en souviens comme d'une odeur, et je n'ai jamais su à quel continent on pouvait l'attribuer."

extrait de L'Art français de la guerre, Alexis Jenni, Gallimard 2011.